Présentation


 Émilie de Condé est née à Paris le 28 juillet 1978.

 

Interview

 

Emilie de Condé, bonjour, comment avez-vous rencontré la peinture ?

Dès l’école maternelle, j’ai été attirée, intriguée puis passionnée dans le dessin et la peinture. Mes parents m’ont confiée à l’âge de six ans à Mlle Colette, une plasticienne animant un atelier pour enfants dans la région parisienne. Elle a découvert chez moi une sensibilité unique, je savais aussi bien m’exprimer avec mes pinceaux que composer avec tous les matériaux qui traînaient dans l’atelier. Colette, très à l’écoute, m’a apporté alors toutes sortes de papiers, tissus, cartons, et magazines nécessaires à mes collages et à mes assemblages colorés. Lors de ma première exposition collective en 1984, mes compositions originales ont été remarquées et on a proposé à mes parents de m’inscrire à des cours d’arts plastiques un peu différents, basés sur la notion d’éveil artistique. A 7 ans, j’ai fait mes premiers pas dans un atelier parisien où les arts plastiques étaient enseignés selon la pédagogie créée par Ginette Martenot (depuis 1932).

Qu’avez-vous appris grâce à cette méthode Martenot ?

J’étais très impressionnée en arrivant à 7 ans dans ces salles aux murs recouverts d’immenses tableaux noirs, j’étais  entourée d’enfants plus grands, parfois même d’adultes. J’ai suivi ces cours Martenot pendant dix ans. Là, j’ai appris
plus particulièrement la qualité du geste, favorisé par la relaxation. Le but était de maîtriser peu à peu mon sens de l’improvisation, d’éduquer mon regard afin de ressentir l’équilibre des formes, des volumes et des couleurs, de n’avoir plus aucune appréhension à réaliser des peintures de grande envergure. Dans cet univers sensoriel, l’accent était toujours mis sur l’expression de la vie, du mouvement, de la lumière.

Finalement est-ce que cette méthode vous a ouvert les portes du non-figuratif ?

C’est vrai que cela m’y a préparée. Après avoir pratiqué toutes sortes de techniques, j’ai découvert la richesse de l’huile et la flexibilité du couteau, je suis tombée amoureuse de cette fluidité très intense. En fait, l’enseignement Martenot m’a permis d’exprimer l’essentiel et de m’acheminer vers le non-figuratif, mais je n’ai passé le cap, si je puis dire, de l’abstraction que bien plus tard.

Quel a été votre parcours après l’école Martenot ?

A l’age de 17 ans, j’ai préparé un bac littéraire option arts plastiques. J’ai été merveilleusement bien accompagnée par le peintre Joël Blanc, qui était mon professeur d’histoire de l’art et d’arts plastiques, grâce à lui, j’ai découvert l’art du croquis pris sur le vif, et j’ai consacré mon temps libre à arpenter, carnet de croquis en main, les salles du Louvre, du Musée Guimet, du Musée Dapper, ou du Musée Rodin. L’histoire de l’art me passionnait, en particulier la période impressionniste : Monet, Turner, mais aussi Delauney et Van Gogh. Après mon bac, où j’ai obtenu la mention très bien, j’ai commencé mes études supérieures à Bordeaux en école prépa lettres et arts (Hypokhâgne). Au lycée Montaigne, dans l’immense atelier d’arts plastiques, où les jeunes artistes avaient toute la liberté de s’exprimer, je me suis délivrée du figuratif et j’ai commencé à chercher ma voie dans entre une abstraction géométrique et une abstraction lyrique sur les traces de Kandinsky et Paul Klee.

Qu’avez-vous fait à la fin de vos études ?

A 19 ans, j’ai quitté la khâgne (deuxième année d’école prépa). J’ai voulu partir seule au sud de l’Inde pour découvrir l’art indien, qui me fascinait. J’ai également découvert l’art moderne des artistes d’Auroville que j’ai beaucoup apprécié. C’est en m’abandonnant entièrement à mes intuitions, avec le plus possible de réceptivité dans l’acte de peindre, que je parvenais à retranscrire les palpitations de la vie, les rythmes de l’énergie, en quelque sorte la danse des particules. Les expériences artistiques d’Auroville sont venues compléter et approfondir la méthode Martenot.

A votre retour d’Inde, qu’avez-vous fait ?

A mon retour à Bordeaux, je n’ai pas cessé de me consacrer à la peinture, en parallèle, j’ai obtenu une licence de lettres modernes, et je me suis orientée vers une maîtrise de poésie contemporaine à Montpellier. Dans le cadre de mon mémoire de maîtrise, je me suis consacrée au poète contemporain Zéno Bianu, en particulier à son ouvrage « Le Battement du Monde », qui traite d’une manière unique des toiles de Van Gogh. A travers ce recueil, j’ai reçu une sorte d’électrocution spirituelle, un déclic. J’ai arrêté la maîtrise et j’ai décidé de me consacrer exclusivement à la peinture. Je m’étais trouvée en quelque sorte, je savais pourquoi j’étais faite, même si je pressentais que cette voie ne serait pas facile.

Comment avez-vous trouvé votre style ?

J’ai trouvé mon style en essayant de percevoir une autre réalité, celle des énergies et des vibrations fondamentales. Peindre n’est pas uniquement une voie professionnelle, c’est avant tout mon chemin d’élévation. Pour cela, il me fallait épurer mon style. Pour trouver la quintessence du mystère et l’amener sur la toile, en quelque sorte le rendre visible, j’ai compris que j’avais besoin d’être inspirée, aidée, et soutenue par des Maîtres de peinture. Je suis partie en voyage en Asie, à la recherche de cette inspiration.

C’est donc en quittant l’occident que vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?

Oui, tout à fait. En 2005, je suis repartie à l’aventure et j’ai parcouru l’Inde à la recherche d’artistes inspirés, j’ai été aussi à Katmandou, au Népal, en Thaïlande, mais je n’ai pas trouvé de guide qui puisse véritablement m’aider dans ma quête artistique. Finalement, c’est en m’immergeant parmi les aborigènes d’Australie, que j’ai rencontré un guide aborigène qui m’a initiée à la peinture, l’art du « rêve ». J’ai ressenti le lien entre la terre-mère, avec les pigments naturels recueillis dans la forêt, et le rêve des hommes, s’exprimant par le biais de l’art. C’est au cœur de cette nature virginale, que le sens du mystère et de la géométrie sacrée s’est inscrit en moi, je me suis connectée au « battement du monde ». J’ai vécu cette expérience inoubliable dans la forêt primitive du Queensland, au nord de l’Australie.

A votre retour, votre révélation a t-elle débouché sur une série de toiles inspirées des aborigènes ?

A mon retour en France, j’étais comme décalée, je me suis plongée corps et âme dans mes recherches au cœur de mon petit atelier-laboratoire, que je partageais avec un sculpteur ! C’est là que j’ai commencé à synthétiser mes recherches et à trouver véritablement mon style. En mai 2006, j’ai loué mon propre atelier, toujours à Bordeaux, et je me suis mise à peindre sans relâche. J’ai fait une première exposition du 1er juin au 30 juillet 2007, intitulée Résonances, et j’ai commencé à me faire connaître. J’ai nommé ainsi cette exposition car elle était en résonance avec l’art aborigène. Pourtant, visuellement parlant, rien ne faisait le lien entre mon travail et les rêves aborigènes, on pourrait dire que si nous puisons à la même source, nos modes d’expression diffèrent totalement.

Vous avez quitté Bordeaux pour le Périgord noir ? Est-ce que ce lieu vous inspire davantage ?

En 2009, je suis partie vivre dans le Périgord noir avec ma famille. C’est vrai que je vis maintenant dans un lieu propice à la création : une maison en bois entourée d’une nature préservée avec une vue imprenable sur la vallée de la Vézère. J’ai ouvert mon atelier aux visiteurs qui veulent découvrir mes oeuvres. On me dit souvent qu’à travers mes peintures, on peut percevoir la frange extrême entre la perception habituelle du monde et l’invisible. J’aime cette phrase de Philippe Jaccottet : « Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles laissent à l’insaisissable sa part. ». Une chose est certaine, il est impossible de tout dire à propos d’une peinture, elle appartient au domaine de l’inexprimable, de « l’insaisissable ». C’est dans cet ailleurs mystérieux que les couleurs prennent souffle.

Pour finir, Emilie de Condé, pourriez-vous nous dire si des peintres contemporains vous ont touché ? Qu’est-ce qui vous inspire le plus ?

Bien sûr, les peintres comme Chu Teh Chin, Zao Wou Ki, et Fabienne Verdier me touchent énormément. Mais il y a aussi Pat Steir et Paul Jenkins. J’aime beaucoup les dessins d’arbres d’Alexandre Hollan.

La beauté de la nature est pour moi une source d’inspiration infinie qui dépasse tout : j’aime plus particulièrement l’océan, les levers et couchers de soleil, la montagne, le feu, et l’arbre. Ensuite, ce qui m’inspire c’est de lire un poème avant de me mettre à peindre.

Quel genre de poème ?

Un poème de Zéno Bianu, de François Cheng ou de Jaccottet.
Un poème court, puissant, qui me propulse dans un univers tout autre, et qui m’ouvre la voie.

A suivre . . .