Ethernité

Emilie De Condé : Ethernité

Le jour sous la nuit, la lumière sous la terre. Il pleut de l’être, il pleut des couleurs qui se pénètrent. Silhouettes, à peine silhouettes sur qui, profonds mais discrets, neigent les dégradés doux presque baptismaux. Déchirures et sutures, miroirs de clarté. Disparaît l’absence par l’éclaircie. Elle inonde soudain à travers les arcs en ciel créés par Emilie de Condé.

Elle-même devient Soleille profonde claire et noire. Les dualités abstraction-figuration se rompent comme les êtres et les lieux, leurs présents, leurs retours. Reste parfois le geste émouvant d’une femme dans sa pudeur. Mais ne demeure souvent que la maison de l’être dont Emilie de Condé décolle les papiers peints, les soulève afin d’inventer d’autres espaces.

Surgit alors l’éthernité par cette altérité complexe où couleurs et formes se mêlent. On semble parfois pénétrer la soie, le grège, l’horizon de terres sublimées mais qui ne se contentent pas d’anges. Il leur faut la féminité. Il faut qu’elle soit à la fois lointaine et rapprochée. L’artiste en fait partie. Elle glisse derrière le nocturne des souvenirs souillés. Par la peinture un autre corps respire en ce passage où la joie n’est jamais uniquement joie et la douleur, douleur.

La notion de passage, de franchissement est lié à cette peinture car elle donne sur la frange ouverte de l’impalpable. Elle reste liée aussi à la recherche de l’évidence que jusque-là l’être s’est refusée et auquel Emilie de Condé donne forme.

Dans sa peinture les cycles font un écart et les vieux évangiles ne se ferment plus en cercle. La chaîne de la genèse est emportée dans la turbulence des formes et des couleurs. Se franchit une fracture ou plutôt se recoud une fêlure.

Avec Emilie de Condé le monde nocturne ploie en une suite de dérives selon diverses instances et selon de multiples implications. Le trait du pinceau n’est jamais une simple ligne, un simple contour. Il devient poussée et volume par sa caresse, il exprime un rythme et un mouvement qui se retrouve sur chaque toile.

Emile de Condé introduit des souffles vitaux. Plus que la ressemblance elle cherche à capter ce que les chinois nomment le « li », la ligne interne des choses. En même temps elle prend en charge non seulement les pulsions mais leurs transcendances.

Celles-ci éliment au passage l’opposition du volume et de la couleur. Bref l’artiste incarne le multiple et l’un en donnant libre cours aux influx qui animent son être avec le souci de recréer les rythmes reliant le visible à l’invisible, le divisible à l’unité.

Silence, lumière, réseau. Surgit une forme d’éternité sur terre, sa traversée. Une Poésie Verticale aussi. Mais qui n’ignore pas pour autant l’horizon et le bas comme si l’artiste se souvenait des mots de Roberto Juarroz « aller vers le haut n’est qu’un peu plus court ou un peu plus long qu’aller vers le bas ».

De fait l’oeuvre de l’artiste devient un travail ininterrompu en son envoûtant jeu de répétitions et de variations. La peinture par sa dimension de légèreté mais aussi de gravité a pour ambition d’élever une tour subtile au bord de l’abîme. Elle n’est rien mais ce rien devient un tout si on accepte de voir en elle non un équivalent, une monnaie mais le moyen de subvertir le réel.

Dès lors, si l’ombre a toujours le dernier mot, la peinture d’Emilie de Condé doit tout de même risquer de porter sa lumière sur l’ombre. C’est pourquoi il faut imaginer l’artiste telle une Sisyphe heureuse à la recherche de formes et de couleurs capables de circonvenir le néant. En effet l’artiste donne d’autres formes au chaos afin qu’il prenne sens ou plutôt qu’il puisse s’interrompre.

Texte de Jean-Paul Gavard-Perret

Ecrivain, poète, critique d’art

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